[INTERVIEW] Fabien & Jérôme sur la MCC : « En binôme, une difficulté individuelle devient un défi collectif »
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En août dernier, Fabien, coureur déficient visuel, et Jérôme, son guide, ont pris le départ de la MCC, la course d'ouverture de la semaine mythique de l'UTMB. Entre complicité, gestion du terrain et émotions partagées sur les sentiers chamoniards, ils nous racontent leur aventure à deux.
BINÔMES : Pouvez-vous vous présenter brièvement tous les deux et nous dire depuis combien de temps vous courez ?
Fabien : J’ai 34 ans. À l’âge de 16 ans, une tumeur au cerveau a fortement dégradé ma vision : aujourd’hui, je ne vois plus de l’œil gauche et seulement partiellement de l'œil droit. Mais cela ne m’a jamais empêché de faire du sport ! J’ai commencé la course sur route il y a 12 ans avant de passer au trail vers 25 ans, sur des distances allant jusqu'à des ultras de 90 km et le Marathon des Sables. Pour moi, le trail est autant une aventure humaine que sportive.
Jérôme : J’ai 53 ans et je cours depuis plus de 10 ans, avec une attirance pour le trail longue distance et la gestion de soi. Depuis quelques années, le guidage a donné une nouvelle dimension à ma pratique. Le trail est habituellement un sport individuel, mais lorsqu'on guide, l'aventure devient collective. On ne court plus seulement pour soi, on avance pour un objectif commun.
Comment est née l'idée de vous lancer ensemble sur la MCC de l'UTMB ?
F & J : L'UTMB travaille beaucoup avec le handisport et le trail de montagne fait rêver tout le monde. Après avoir déjà partagé plusieurs courses ensemble, notamment le Trail de Besançon sur 62 km, la MCC représentait une formidable opportunité de vivre une aventure encore plus forte. Même si la distance entre nos domiciles nous impose de nous entraîner chacun de notre côté la plupart du temps, l'idée de partager des mois de préparation puis plusieurs heures d'effort dans l'un des plus beaux décors du monde nous a tout de suite emballés.
Comment vous êtes-vous rencontrés et comment s'est formé votre binôme ?
F & J : Notre rencontre s’est faite sur un trail au mont Canigou, dans les Pyrénées, bien avant la naissance de l'association BINÔMES. Fabien courait avec un ami commun qui connaissait Jérôme. Le courant est tout de suite passé ! Nous avons gardé le contact via WhatsApp pour échanger sur nos entraînements, et très vite, nous avons accroché notre premier dossard ensemble. La MCC était déjà notre troisième grande aventure sportive en duo.
Concrètement sur le terrain, comment communiquez-vous pendant la course ?
F : Dans les passages techniques, les informations se font principalement en vocal. Jérôme court devant moi, ce qui me permet de suivre sa trajectoire et d'anticiper ses mouvements. Ça me permet de me concentrer sur ma foulée et mes sensations, car toute l'analyse du terrain est gérée par le guide.
J : On utilise un vocabulaire très simple et direct pour que l'information soit comprise instantanément. Avec le temps, nous avons développé des automatismes et les gestes remplacent souvent la parole, ce qui permet d'économiser son souffle :
- Une main vers le bas : obstacles au sol (racines, pierres…)
- Une main en l’air : branches
- Les deux mains levées : danger imminent et arrêt immédiat (gros dévers, marche importante…)
Plus le binôme pratique, plus la communication devient fluide. Et pour le guide, même si la vigilance est permanente, l'attention portée à l'autre fait presque oublier la fatigue mentale. On est constamment dans l'échange.
Quels ont été les grands moments forts de votre course sur ce parcours ?
F & J : Le passage au Col de Balme restera l'image gravée dans nos mémoires, avec un panorama d'une beauté exceptionnelle. L'arrivée sur Chamonix avec les encouragements, le soutien et les sourires du public nous ont aussi apporté une énergie incroyable. Tout au long du parcours, les gens nous encourageaient comme une seule et même équipe. Dans un trail classique, on admire un paysage seul. En duo, même lorsqu'on ne voit pas exactement la même chose, on partage la même émotion.

Y a-t-il eu un moment de doute ou un coup de mou pendant ces 7 heures d'effort ?
F : Comme dans tous les ultras ou grands trails, il y a eu des moments compliqués. Cette fois-ci, c'est Jérôme qui a connu un petit passage difficile, et nous nous sommes soutenus mutuellement. Je suis quelqu'un de très positif : il faut toujours trouver du positif dans les moments durs, c'est ce qui rend la suite encore plus belle !
J : Oui, à une dizaine de kilomètres de l’arrivée, j’ai manqué de lucidité : j'ai vu la ligne d’arrivée plus proche qu’elle ne l’était et j’ai zappé de me réalimenter. On s’est posé quelques minutes pour que je reprenne des forces. C'est là qu'un binôme prend toute sa valeur. En duo, une difficulté individuelle devient un défi collectif : on ne se demande plus comment soi-même avancer, mais comment avancer ensemble.
Qu'avez-vous ressenti en franchissant la ligne d'arrivée ensemble sous l'arche légendaire de Chamonix ?
F : Arriver main dans la main avec un grand sourire procure une émotion immense. Le chrono importe peu (un peu plus de 7h), je retiens surtout le plaisir, les rencontres et les souvenirs inoubliables.
J : C'est le moment le plus fort de la journée. Quand on termine une course seul, on éprouve une satisfaction personnelle. Quand on termine en duo, on ressent la joie d'une réussite commune. Cette célébration sur la ligne était magique, car cette arrivée était autant celle de Fabien que la mienne.
Quel message aimeriez-vous faire passer à ceux qui hésitent à se lancer dans le trail en déficience visuelle, ou à ceux qui hésitent à devenir guides ?
F : Il ne faut vraiment pas hésiter ! Le trail permet de découvrir des paysages extraordinaires, de vivre de grandes émotions et de faire de magnifiques rencontres. Avec un guide à ses côtés, beaucoup de choses deviennent possibles.
J : J'encouragerais tous les coureurs voyants à tenter un jour l'expérience du guidage. On pense souvent qu'on donne de son temps ou de son énergie, mais on découvre rapidement qu'on reçoit au moins autant. Le guidage permet de redécouvrir son propre sport sous un autre angle. Pour moi, la MCC a confirmé une conviction : dans un sport réputé individuel, il est possible de vivre des émotions collectives extrêmement fortes.
Et pour la suite, déjà de nouveaux projets en tête ?
F & J : La MCC n'est absolument pas une fin ! Chaque trail donne envie d'en préparer un nouveau. Les plus belles aventures sont celles qui donnent envie de repartir, et nous avons déjà très hâte d'accrocher nos prochains dossards ensemble.
